M2G2 ou le camouflage social chez les autistes.

Voilà plusieurs semaines, une personne m’a affublé du surnom M2G2, en référence au célèbre robot R2D2 de la Guerre des étoiles, pour illustrer ma personnalité. Tout comme le robot, j’ai plusieurs aptitudes qui peuvent me faire passer pour une personne neurotypique.  Par contre, cette illusion de neurotypicité est largement due au camouflage social. Dans mon texte, « Parce que ce n’est pas moins difficile ou souffrant… »[1] , j’ai abordé rapidement ce sujet et je vais l’approfondir plus amplement dans ce texte. Les termes « stratégies de maitrise à utiliser en situation sociale » peuvent aussi être utilisés dans certains textes pour parler du camouflage social. Pour ma part, ils sont des synonymes et j’utiliserai seulement la terminologie « camouflage social ». Commençons donc par définir celui-ci.

Le camouflage social définit les stratégies qui permettent « la dissimulation des comportements associés à leur [autisme][2], l’utilisation de techniques explicites pour apparaître socialement compétent, et de découvrir des façons d’empêcher les autres de voir leurs difficultés sociales ».[3]

Ces techniques se regroupent en deux catégories : le masquage et la compensation. Le masquage consiste dans la dissimulation des caractéristiques autistiques et la création des personnages à utiliser selon les situations sociales. Ainsi, la personne autiste supprime, cache, camoufle ou contrôle ses comportements afin de créer une distinction entre ce qu’elle est et ce qu’elle donne à voir aux autres. Cela peut aller jusqu’à jouer littéralement un rôle ou s’approprier les tenues vestimentaires, les comportements ou les intérêts d’une autre personne. La compensation se définit par le développement des stratégies pour compenser les lacunes sociales. Ainsi, contrairement à la dissimulation qui à un objectif d’élimination, la compensation vise l’acquisition de certaines compétences même si celles-ci semblent inutiles pour la personne autiste. L’acquisition du contact visuel rentre dans cette catégorie. Étant donné que ces stratégies sont apprises, elles exigent énormément d’effort pour le suivi de celles-ci afin qu’elles soient utilisées adéquatement et au bon moment.[4]

Le camouflage social n’est pas unique aux autistes, mais il se distingue des personnes non-autistes. Ainsi, il existe des différences importantes entre le camouflage des autistes et le camouflage des personnes non-autistes. En effet, les personnes autistes auraient une capacité réduite à gérer la façon dont les autres les perçoivent lors de situations sociales. Le camouflage social des autistes occasionnerait des efforts très importants pour l’auto-régulation des comportements et une remise en cause de l’identité de la personne autiste contrairement à la gestion de la réputation pour les personnes neurotypiques. En plus, le camouflage social serait une des explications au « diagnostic tardif ou manqué »[5] de l’autisme chez la femme et expliquerait partiellement la disparité du nombre entre les femmes et les hommes autistes.[6]

En effet, les études démontrent que le camouflage social est bien réel et a un impact direct sur la santé mentale et le fonctionnement social des autistes.[7] Dans certains milieux, le camouflage social peut induire une perception que la personne autiste fonctionne adéquatement et n’a pas de difficulté, et ce, même si les personnes autistes éprouvent des difficultés en lien avec leur condition. Cela pourrait expliquer la disparité entre les autistes par rapport à leurs succès et leurs réussites au niveau des relations amicales, des études ou des carrières malgré des portraits cognitifs, de capacité au travail et de motivation similaires. « Les individus mieux capables de camoufler leurs caractéristiques [autistiques] pourraient se sentir plus à même de se faire des amis, d’améliorer leur soutien social, et de se comporter mieux lors d’entretien d’embauche. »[8]

Selon les évidences anecdotiques, le camouflage social aurait un impact sur la santé mentale des autistes. Celui-ci serait une cause importante de la fréquence de l’anxiété et de la dépression, surtout pour les autistes ayant des capacités cognitives dans la moyenne ou supérieure et des capacités verbales. Les autistes ne réussissant pas à faire du camouflage social ou lorsque celui –ci est ardu auraient une faible estime de soi, une humeur basse et un niveau de stress élevé. Pour ceux ayant la capacité à maintenir un camouflage social, l’anxiété engendrée par cette capacité serait très importante. Celui-ci influence aussi directement la perception de soi de la personne autiste. En effet, lorsque la personne autiste utilise le camouflage social, elle a souvent l’impression de mentir aux autres et de nier son authenticité. Cela peut même aller jusqu’au sentiment de négation d’elle-même en niant sa condition, qui est pourtant intrinsèquement liée à comment elle se définit et se perçoit.

L’épuisement mental, physique et émotionnel serait la contrainte la plus importante du camouflage sociale.[9] Celui-ci aurait aussi des impacts indirects sur les responsabilités attribuées et les services offerts à la personne autiste. En effet, comme le camouflage social dissimule les difficultés de la personne autiste, les évaluations de la personne sont donc erronées. Ainsi, celle-ci ne reçoit pas les services de soutien nécessaire et elle a souvent des tâches et responsabilités qui dépassent ses capacités.[10], [11]

L’imposition du camouflage social aurait les mêmes conséquences. Le camouflage social n’est donc pas une condition bénéfique. Il ne devrait pas être encouragé ou attendu puisque celui-ci accroit les problématiques de santé mentale.[12]

Mais si le camouflage social a des impacts si importants, pourquoi les autistes désirent-ils le faire ou le font-ils?  Les raisons se regroupent en deux catégories : la dissimulation et le désir de relation avec autrui.[13]

Dans la dissimulation, le motif évoqué est la pression sociale. Par leurs comportements, les autistes se démarquent des autres personnes. Cette distinction provoquerait un sentiment de ressenti chez la personne autiste à l’effet que les autres personnes n’acceptent pas ces comportements. En lien avec cette situation, un désir de sécurité est évoqué. En effet, la pression sociale ressentie par les autistes peut être concrète et celle-ci peut se manifester par des actes d’intimidation, d’harcèlement ou d’agressions verbales ou physiques. Au niveau pragmatique, la dissimulation permettrait de devenir « un membre fonctionnel de la société » notamment pour l’acquisition et le maintien en emploi. Ainsi, paradoxalement, les autistes se dissimulent socialement pour leur bien-être, leur sécurité et leur développement personnel.[14]

En ce qui concerne le désir de relation avec autrui, les caractéristiques autistiques seraient une contrainte à l’établissement de lien et au développement de relation malgré un désir fort pour cela de la personne autiste. Le manque d’habilité pour participer à des conversations en petit groupe, interagir confortablement avec des étrangers ou être à l’aise dans des situations sociales est la limite principale à ce désir. Ainsi, le camouflage social s’avère une solution pour cela. Par contre, avec le développement de la relation, l’utilisation du camouflage social tendrait à diminuer.[15]

Celui-ci pourrait aussi être associé à une diminution de l’anxiété, notamment en lien avec la peur de l’échec, lors de situation sociale. En effet, le camouflage social augmenterait la réussite dans plusieurs situations sociales puisque les comportements et les réponses sont par défaut.[16] De plus, cela pourrait modifier la perception publique et rendre l’autre plus tolérant puisqu’en démontrant de bonnes compétences sociales, la personne autiste peut mieux éduquer les autres.[17]

En conclusion, les recherches sur le camouflage social sont très embryonnaires. Il reste beaucoup d’hypothèses à confirmer. Par contre, il est évident que le camouflage social, en soi, ne doit pas être perçu comme une technique ou une méthode d’intervention. Les répercussions de celui-ci sont trop importantes pour les personnes autistes. Par exigences sociales, les personnes autistes viennent faire du camouflage social, jugeant cela moins pire que l’authenticité de leur personne et les répercussions de celui-ci. Au final, est-ce pour la personne autiste le choix du moins pire des maux ? Par ailleurs, le camouflage social serait-il une des démonstrations de l’énorme manque de respect et d’inclusion des autistes?

Révision et corrections: Claude Filion

[1] https://decouverteaspi.wordpress.com/2018/08/16/parce-que-ce-nest-pas-moins-difficile-ou-souffrant/

[2] Les auteurs utilisent CSA pour condition du spectre autistique. Je préfère le terme autisme.

[3] Hull L., Petrides K.V., Allison C., Smith P., Baron-Cohen S., Lai M-C., Mandy W., “Putting on my best normal”: Social camouflaging in Adults with Autism Spectrum Condition, Journal of Autism and Developmental Disorder, May 2017, DOI : 10.1007/s10803-017-3166-5, traduit par Jérôme Alain Lapasset, https://femmesautistesfrancophones.com/2017/07/27/camouflage-social-chez-les-adultes-ayant-une-condition-du-spectre-autistique/, consulté le 17 décembre 2018, p.5.

[4] Idem., p.14-15

[5] Idem., p.5.

[6] Idem., p.6.

[7] Idem., p.8.

[8] Idem., p.6-7.

[9] Idem., p. 17.

[10] Idem., p. 19.

[11] Idem., p. 20.

[12] Idem., p.7.

[13] Idem., p.12-13.

[14] Idem, p.13.

[15] Idem., p.13.

[16] Idem., p.14.

[17] Idem., p. 18

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