Je suis empathie, sympathie et ….

Empathie, compassion, sympathie ou théorie de l’esprit sont des thèmes récurrents dans la littérature sur l’autisme. Ces thèmes s’entremêlent, s’opposent ou sont synonymes selon la source. Plusieurs auteurs affirment que les autistes ont des lacunes au niveau de la théorie de l’esprit (Baron-Cohen, Frith, Leslie, Happé, Bowler, Kleinman, Marciano, Ault, Prior et al., Yirmia et al. (méta-analyse). Mais quel est le lien entre la théorie de l’esprit, l’empathie, la compassion et la sympathie ? Pour le comprendre, une définition de ces concepts s’impose.

Théorie de l’esprit1

Selon Plumet (2008) cité dans Thum (2013), « la théorie de l’esprit forme donc un ensemble de compétences permettant d’expliquer des phénomènes mentaux. C’est une forme de psychologie naïve! C’est à dire que cette habileté se développe de manière intuitive, spontanée, par opposition à une théorie d’experts ».

À quels phénomènes mentaux cette théorie fait-elle référence ? Flavell (1999) décrit neuf états mentaux appartenant à la théorie de l’esprit: la perception visuelle, l’attention, les désirs, les émotions, les intentions, les croyances et représentations mentales relatives, la connaissance, le faire-semblant et la pensée. On constate donc que la théorie de l’esprit est multiple et touche à de nombreux aspects sociaux du développement de l’enfant. Elle est essentielle car elle sert à comprendre le comportement d’autrui et à «donner du sens à la communication» (Baron&Cohen, 1998, p.46).

La théorie de l’esprit serait donc la capacité à lire ses propres états mentaux ainsi que ceux d’autrui et à déduire les comportements qui en découlent. Elle se développe intuitivement et spontanément chez l’enfant ordinaire et est constituée de concepts multiples.

Sans théorie de l’esprit, l’individu présente des difficultés d’adaptation sociale mais également, un individu avec des difficultés sociales a des problèmes pour inférer les états mentaux chez les autres.

Théorie de l’esprit et autisme

« Sur la base de ces quelques études, il semble intéressant de constater que la compréhension des états mentaux chez les personnes atteintes d’autisme est non seulement plus faible mais que leur fonctionnement est différent d’autres personnes. Il semblerait en effet que celles-ci pensent majoritairement en image et sur l’instant présent, qu’elles utilisent des stratégies compensatoires pour pallier leur difficulté de lecture mentale en faisant référence à leurs perceptions, leurs désirs, au principe de réalité, à l’aspect physique et concret des situations et les régularités situationnelles et temporelles. »2

« Ainsi, cette difficulté n’est plus considérée, à l’heure actuelle, comme le déficit à la base de tous les symptômes autistiques (Rogé, 2008). Même si ce déficit est clairement établi dans l’autisme, il est abusif de l’identifier comme la déficience à l’origine des autres troubles ni comme spécifique à l’autisme. Cela reste néanmoins un trouble important à considérer puisqu’on constate un réel déficit, […] »3

L’empathie :
Les définitions de l’empathie sont multiples et varient selon les domaines d’étude. Par contre, une adhésion pour les écrits de Carl Rogers émerge des différents textes. Pour lui,
tel que cité dans Carriérologie,

«l’empathie consiste à percevoir le cadre de référence interne d’une personne avec précision et avec ses composantes et significations émotionnelles de façon à les ressentir comme si l’on était cette personne, mais cependant sans jamais oublier le ‘comme si’»4

De cette définition, trois éléments doivent être présents pour parler d’empathie :

  • Percevoir, au niveau cognitif, le cadre de référence interne d’autrui aussi précisément que possible c’est-à-dire de comprendre les caractéristiques de l’autre tels que la religion, le sexe, la race, le niveau socio-économique, la santé physique et mentale etc.

  • Percevoir les composantes émotionnelles et les significations qui lui appartiennent c’est-à-dire de comprendre le niveau affectif de l’autre et,

  • Le faire comme si l’on était cette personne mais sans jamais perdre de vue la condition du comme si c’est-à-dire que dans cette compréhension cognitive et affective, la personne empathique fait une distinction entre sa situation et celle de l’autre.

La sympathie :

La sympathie a été peu étudiée. Je me réfère donc à son sens étymologique grec (sym-pathie) qui signifie « ressentir avec ». Cette définition implique donc une compréhension cognitive et affective de l’autre, mais en plus, à la différence de l’empathie, la sympathie exige une fusion émotionnelle entre la personne sympathique et l’autre. De plus, cette fusion émotionnelle peut exister pour des émotions positives ou négatives.

Théorie de l’esprit, empathie et sympathie, que faut-il en conclure ?

Ces trois concepts ont une relation conditionnelle et peuvent être compris comme une gradation de l’intensité de la relation avec l’autre, autant au niveau cognitif qu’affectif. La théorie de l’esprit permet de comprendre que l’autre peut avoir une influence sur l’environnement et ainsi, avoir une perception différente de la nôtre, l’empathie est la compréhension de l’état cognitif et affectif de l’autre et la sympathie est la fusion cognitive et affective avec l’autre. Ainsi, la sympathie existe seulement si l’empathie et la théorie de l’esprit existent chez la personne. Dans le même ordre, l’empathie ne peut exister sans la théorie de l’esprit.

Un autre concept : altruisme

Les concepts précédant décrivent différentes intensités de relation avec autrui sans aborder toutefois l’intervention, la relation avec l’autre. Or, selon nos états et selon les états de l’autre, cognitifs et affectifs, il sera possible d’être passif ou actif par rapport à la situation. Si la décision d’être actif est prise, l’empathie ou la sympathie envers l’autre créera une résonance pour les sentiments de l’autre, positive ou négative, et sera influencée par nos sentiments.

Selon le psychologue Paul Ekman, cité par Matthieu Ricard5, il existe deux résonances : convergentes et divergentes. La résonance convergente consiste à éprouver le même état émotif que l’autre : tu es heureux, je suis heureux; tu es en colère, je suis en colère etc. La résonance divergente est l’accueil et la compréhension de l’état émotif de l’autre. Par contre, votre état émotif sera divergent de l’autre afin de créer une distance émotive entre vous et l’autre pour vous permettre d’offrir support et sollicitude à l’autre.

Le mythe des autistes sans empathie

Premièrement, il est complètement faux de prétendre que les autistes n’ont pas d’empathie. Puisque les autistes acquièrent la théorie de l’esprit, ils sont aptes à développer l’empathie et même la sympathie. Mais qu’est-ce qui explique alors la ténacité de ce mythe ?

Après ces définitions et ce constat, quelques hypothèses peuvent être émises pour justifier la ténacité de ce mythe à l’égard des autistes.

  1. La théorie de l’esprit, un prérequis pour l’empathie
    Comme expliqué, les autistes développent la théorie de l’esprit. Par contre, ce développement est différé par rapport aux personnes non-autistes. Ainsi, en appliquant les critères d’évaluations des personnes non-autistes à des jeunes autistes, ceux-ci pourraient être considérés comme des personne
    s incapables d’empathie étant donné qu’ils ne manifesteraient pas de l’empathie aux mêmes âges de développement. Or, cette déduction est un illogisme dû à une faute méthodologique c’est-à-dire que l’évaluation avait comme objectif de mesurer la capacité d’empathie sans savoir si les pré-requis à l’empathie étaient atteints. Dans ce cas-ci, la théorie de l’esprit n’ayant pas été développé, il est impossible d’avoir la capacité d’empathie. Cela serait comme d’évaluer la capacité d’une personne à courir sans savoir si celle-ci peut marcher. Il est évident qu’une personne incapable de marcher ne pourra pas courir, mais le fait de ne pas savoir courir lors de l’évaluation n’est pas une preuve que la personne ne courra jamais. L’apprentissage de la marche est peut-être simplement retardée.

  2. L’alexithymie (difficulté à comprendre ses émotions et celles des autres et à les exprimer)
    L’alexithymie n’a aucun lien avec l’autisme. Ces deux états mentaux sont distincts l’un de l’autre. Par contre, une étude6 démontre une importante présence de l’alexithymie chez les autistes. Comme la compréhension affective est un pré-requis à l’empathie, il est évident qu’une difficulté à ce niveau va affecter la capacité d’empathie. Par contre, je le redis, un autiste sans alexithymie n’a pas cette difficulté et n’aura aucune difficulté à exprimer de l’empathie lorsque la théorie de l’esprit sera développée.

  3. Sympathie plutôt qu’empathie
    Même si je n’ai trouvé aucune recherche élaborant cette hypothèse, il est probable que les autistes auraient plus de difficultés à ê
    tre sympathiques puisque la fusion cognitive et affective exige une compréhension totale au niveau cognitif et affectif. Or, comme on le sait, la compréhension cognitive, du moins au niveau social, diffère de la personne autiste et de la personne non-autiste. Ainsi, il serait très surprenant qu’un autiste ait une fusion cognitive avec un non autiste puisqu’il n’existe pas une compréhension identique au niveau cognitif. Une confusion entre les termes sympathie et empathie serait responsable du mythe du manque d’empathie des autistes.

  4. Altruisme
    Cette hypothèse ne se base sur aucune recherche scientifique mais, sur des données empiriques personnelles. Les autistes auraient tendances à être en résonance divergente plutôt que convergente. Ainsi, d’un point de vue extérieur, les autistes pourraient être considérés comme
    incapables d’empathie à cause d’une apparence de manque de compréhension affective. Mais, comme expliqué ci-haut, il faut une compréhension (affective et cognitive) complète pour avoir une attitude de sollicitude et d’entraide par rapport à l’autre et les autistes sont aptes à le faire, étant surtout en résonance divergente.

  5. Un besoin mal exprimé
    Cette hypothèse a un lien avec la précédente. J’ai constaté que majoritairement, lorsque les personnes non-autistes expriment leurs états affectifs à l’autre, c’est dans un objectif de trouver une personne sympathisant à leurs états affectifs. Elles ne veulent pas nécessairement une action (résonance convergente ou divergente), mais simplement la fusion affective. Or, comme mentionné, les autistes seraient plus naturellement en résonance divergente. Ainsi, les autistes pourraient être perçus comme des personnes
    incapables d’empathie étant donné qu’ils réagissent inadéquatement à un désir sous-entendu.

En conclusion, les autistes, comme les personnes typiques, sont aptes à comprendre et même à fusionner avec l’état cognitif et affectif d’autrui. Cependant, étant donné les caractéristiques des autistes, cette compréhension et cette fusion se manifestent différemment et dans des situations différentes. En somme, sans considération pour le type de personne, une communication authentique, respectueuse et claire est sûrement le meilleur gage pour l’empathie et la sympathie.

Révisions et corrections: Claude Filion

11 La théorie de l’esprit dans le cas de l’autisme : quelle construction et quelle intervention, Sandrine Thum, Mémoire de master présenté à la faculté des lettres de Fribourgh (ch), Institut de pédagogie curative / enseignement spécialisé, 2013, pages 27.

2op.cit, page 59.

3op.cit page 61.

4Les conceptions de l’empathie avant, pendant et après Rogers, Marie-Lise Brunel et Cynthia Martiny, Carriérologie, volume 9, numéro 3, Université du Québec à Montréal, 2004, p.477.

5Empathie, altruisme et compassion-1, Matthieu Ricard, http://www.matthieuricard.org/blog/posts/empathie-altruisme-et-compassion-1, consulté le 13 février 2017.

6E. Hill, S. Berthoz S. et Frith U, « ‘Brief report: cognitive processing of own emotions in individuals with autistic spectrum disorder and in their relatives.’ »Journal of Autism and Developmental Disorders, vol. 34, no 2,‎ 2004, p. 229–235

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