#6 – Docteur Jykell et et M. Hide : métaphore au sujet de mon univers émotionnel.

Du plus loin que je me souvienne, j’aborde la vie sous un angle purement quantitatif. Pour arriver à mes choix je fais de simples opérations mathématiques avec des variables qualitatives auxquels je donne une valeur quantitative. Par exemple, pour choisir un pain, je donne une valeur aux variables qualitatives qui sont : blé entier ou pas, mince ou épais, croûté, etc. Quand la valeur est attribuée, je choisis celui qui a la plus grande valeur. Et pour réviser mon choix, par exemple si un nouveau produit est offert, je dois refaire l’exercice. Je ne suis pas un acheteur impulsif. Pour beaucoup d’entre vous, cet exercice d’évaluation avant d’acheter s’applique probablement. La différence avec moi c’est que j’applique ce processus à toutes les décisions, même celles ayant une connotation émotive. Par exemple, à la question pour ou contre la peine de mort ?, j’évalue certains critères sur une base de 10 et j’arrive à un total qui oriente ma décision ou dans ce cas-ci ma position.

Critères contre

Évaluation

Critères pour

Évaluation

Respect de la vie

6

Compensation pour les victimes

3

Réhabilitation

2

Frais de détention

3

Totaux

8

6

Pour cet exemple, je serais contre la peine de mort (8 contre, 6 pour).

La valeur quantitative pour chaque critère qualitatif est arbitraire selon mon histoire personnelle (valeurs, expériences, connaissances intellectuelles, etc.) et variable dans le temps. Par contre, la valeur quantitative reste la même peu importe les questions. Ainsi le critère « respect de la vie » a la même valeur que ce soit pour la peine de mort, l’euthanasie ou la guerre. Évidemment, cette analyse n’est que théorique puisque je n’ai jamais été confronté à ces situations. Mais, je présente plus loin dans le texte des exemples vécus.

En plus du processus mathématique, je base aussi mes réactions et décisions sur des théories de physique ou mathématique. Cela a comme conséquence que ma tête (mon cerveau, mon intellect, etc.) absorbe toute manifestation émotionnelle ne laissant aucune possibilité de fuite. Je traite les informations rationnellement, ignorant les autres sens. Je n’ai pas ce qu’on appelle d’intuition. Je vois, j’explique, je réagis.

Lorsque j’étais pompiste, un client est venu faire le plein durant la nuit. À ce moment-là il fallait payer d’avance. Il est entré pour payer mais il m’a insulté sur cette manière de faire. Je lui ai demandé de rester respectueux à mon égard et à ce moment il a braqué une arme sur moi me disant que s’il n’y avait pas eu de caméra il m’aurait montré à qui il avait à faire. Aucun coup de feu n’a été tiré. Je n’ai eu ni moment de panique, ni stress post-traumatique. Pour moi la situation était claire et représentait l’application de la 3e Loi de Newton : Principe d’attraction mutuelle ou action-réaction»1. Ainsi, mon action est de demander le respect, la réaction est de sortir l’arme à feu. Autrement dit, le client trouvait que ma demande de respect demandait de sa part cette réaction-là. Donc, comme le démontre la 3e Loi, action-réaction, tout cela basé sur les perceptions personnelles à chacun. Lorsque le client est parti de la station-service, les réactions étant impossibles (toujours selon la 3e Loi), je ne risquais plus rien.

Autre exemple, celui de ma séparation. Après 12 ans de vie commune, nous décidons de nous séparer. Je ne suis ni triste, ni joyeux, ni en colère… je reconnais le constat de mettre fin à une relation, mes mathématiques ne mentent pas. Après avoir énuméré et coté les critères, la séparation ayant une cote plus élevée, elle doit être choisie. Je commence tout simplement une autre période de ma vie tout comme lorsqu’on change d’emploi ou qu’on commence le cégep ou l’université.

Pourquoi suis-je comme ça ? Est-ce une conséquence de mon état Autiste? Je ne sais quoi répondre excepté que dans ma vie, les émotions n’ont aucun rôle ou « valeur ajoutée » lors d’une prise de décision. De plus, j’ai souvent remarqué que pour certaines personnes les émotions influencent négativement les décisions. Prenons pour exemple l’expression : « Mes paroles ont dépassé ma pensée » qui illustre une « action » négative provoquée par l’émotion du moment.

Cela peut sembler complètement aberrant de vivre sans aucune motivation émotionnelle. Voir sa vie complètement dictée par la somme de quelques chiffres. Or, ce qui se passe est plus complexe.

La capacité d’absorption de ma tête est limitée. Une limite, que j’ai toujours eue, et qui n’est dépassée que lorsqu’arrive un événement émotionnel ou psychologique, positif ou négatif, très intense. Lorsque la limite est atteinte il y a réaction. Celle-ci a une durée très variable dans le temps, de quelques secondes à presqu’une heure. Comme les fusibles dans un panneau électrique, mes mesures de protection « sautent » pour me protéger d’une situation ayant trop de variable avec des valeurs inconnues. Ma somme n’est plus alors qu’une très vague indication décisionnelle ayant un nombre infini de résultats entraînant une infinité de conjonctures.

Lorsqu’il s’agit d’événements heureux, la « disjonction » ne laisse pas de séquelles négatives et le retour à ma réalité n’est pas douloureux. Mon seul exemple est celui de la naissance de mes enfants, où j’ai pleuré de joie. Naturel, direz-vous. Peut-être pour vous, pas pour moi ! Parce qu’à ce moment-là c’était le black-out total. J’ai perdu le contact avec la réalité durant quelques minutes mais lorsque j’ai retrouvé mes esprits, je suis redevenu le mathématicien additionnant les effets de cet événement. Pas d’euphorie, pas d’allégresse. Les personnes qui me connaissent savent que je suis heureux mais pour les autres… rien ne paraît.

Par contre, lorsqu’il s’agit d’événements négatifs, la « surcharge » domine mon esprit. Je ne suis plus qu’un corps souffrant : chagrin, peine, tristesse, peur, crainte, terreur… ma tête est expulsée du circuit. Je veux recréer le circuit complet, réinitialiser mon état originel, mais je ne suis qu’un triste spectateur de cette disjonction. Je dois avoir confiance, qu’une fois de plus, ma résilience biologique permettra à mon corps de résister. Je garde espoir que je me relèverai avant le compte de 10. Des exemples vécus : le deuil, particulièrement celui de ma grand-mère paternelle et le stress post-traumatique vécu en 2014. Pour expliquer ce qui précède, voici ce qui s’est passé. Au mois de janvier 2014 je souffre d’anxiété, d’angoisse et de panique, de mal de poitrine et de sensation d’étouffement. Maux de ventre et maux de cœur font partie de ma vie. Très rapidement, j’adopte des comportements destructeurs en réaction à l’immense souffrance que je ressens. Je deviens violent verbalement et physiquement pour ma famille. Je m‘automutile. Le soir du 11 février 2014, je suis hospitalisé parce que j’ai des idées suicidaires. Malgré mon état psychologique hypersensible, le 12 février au matin, je suis tout souriant et je taquine les deux préposés aux bénéficiaires qui s’occupent de moi. Cet état de dissociation alertera mon entourage et sera l’élément déclencheur de ma démarche d’évaluation. Je resterai à l’hôpital jusqu’au 18 février. Les psychiatres diagnostiquent un trouble d’adaptation avec traits de stress post-traumatique. Pour soulager les symptômes, le médecin prescrit un antidépresseur et un psychotrope pour l’effet de somnolence. Rapidement j’ai un suivi psychosocial. Parallèlement, je débute ma démarche d’évaluation comme possible autiste. Paradoxalement, l’annonce de mon état autistique (30 mai 2014) met fin au suivi psychosocial… comme si les deux étaient incompatibles. Je rechute rapidement dans mes symptômes de stress post traumatique. Seule l’augmentation de mes doses d’antidépresseur permet de diminuer le nombre de crise de panique. Au mois de novembre 2014, je retourne à l’hôpital, en ambulance, pour un arrêt respiratoire, conséquence d’une crise de panique. Le lendemain matin, je ressors et ma conjointe arrange une rencontre avec ma famille et ma belle-famille pour organiser du renfort et du soutien en cas de crise. Aussi, froidement et logiquement, en prévention et pour leur protection, j’accepte de ne plus être seul avec mes enfants. Au mois d’avril 2015, je me présente à nouveau à l’urgence de l’hôpital pour idée suicidaire. L’urgentologue me rencontre pour me donner un rendez-vous pour le lendemain avec le psychiatre. Ne me jugeant pas à risque de suicide durant la nuit, je ne serai pas hospitalisé.

Dans tous ces événements, une constante revient : lorsque ma tête « disjoncte » je perds le contrôle et mon corps devient une incarnation de flots déferlant de douleur, d’émotions, sans aucune logique, sous le contrôle de l’instinct de survie.

Et après quelques chutes au plancher, grâce à mon « Adrian »2, la réinitialisation se fait. Mon espace-temps est modifié. Je n’ai aucune conscience de la durée de ma disjonction. Je suis dans un état énigmatique, avec une hypothèse sans réponse. Je porte les séquelles de cette surcharge, mes capacités physique étant complètement anéanties pour quelques heures et une psychologie en état de veille par rapport à cette énigme irrationnelle, à ce problème sans concept, à cette confrontation entre la limite de la raison et l’acte injustifié, mais… je suis à nouveau une tête. Je calcule à nouveau, jusqu’à la prochaine surcharge.

1 Lorsqu’un objet A applique une force sur un objet B, l’objet B applique la même force sur l’objet A, mais dans une direction opposée.

2 Je nomme ce phénomène mon « Adrian » à l’image de la célèbre phrase de Rocky, du film Rocky, mais je ne sais pas ce qui permet la réinitialisation.

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